À partir du système traditionnel unilatéral aujourd’hui, nous sommes dans un programme plus complexe avec une diversité particulièrement importante en fonction de l’environnement socio-culturel. La place de l’homme est désormais multiforme. Passons à la fin d’un homme virile, un mythe qui vient de l’antiquité.
Comment définir la masculinité ?
Le terme « masculinité » s’enracine dans le latin « Vire », symbole du héros, de l’excellence humaine, d’une hiérarchie des genres qui a longtemps imposé ses codes. Cette vision s’est forgée autour de la puissance, de la robustesse, de la domination, avec des critères qui remontent à l’Antiquité gréco-romaine : pouvoir économique, force physique, virilité sexuelle. Un véritable système où chaque discipline, chaque discours d’autorité, chaque symbole justifiait la domination d’un sexe sur l’autre.
Mais réduire la masculinité à l’exercice du pouvoir, c’est oublier une dimension souterraine : la peur de l’impuissance. Tout se joue dans ce rapport à la puissance sexuelle, à la crainte de « faillir ». L’angoisse de ne pas être « à la hauteur » pousse certains à surjouer la domination. À l’inverse, un homme sûr de lui ne ressent pas le besoin d’exhiber une hyper-virilité. La masculinité, ce n’est pas un simple catalogue d’attributs physiques ou mentaux, c’est un ensemble mouvant, sujet à réinterprétation permanente.
Quels sont les signes de l’identification d’une personne ?
Devenir masculin, dans bien des sociétés, c’est coller à certains codes physiques et moraux : cheveux, barbe, posture, mais aussi attitudes face à la peur, à la douleur, à la souffrance. La masculinité ? Un mythe, une construction culturelle, incarnée par des figures masculines, forgée dans l’endurance, le refus de la fragilité. Dès l’enfance, les garçons sont encouragés à « tenir », à dominer la douleur, à refouler l’impuissance. Pourtant, la masculinité n’est jamais acquise : elle vacille, se remet sans cesse en question, traversée de doutes et de tensions qui unissent difficilement l’ensemble des hommes.
Il ne faudrait pas confondre masculinité et identité masculine. Ce mélange des genres nourrit un vrai malaise, une détresse morale, en particulier dans les sociétés occidentales. Peut-on vraiment parler de « crise » de la masculinité ? Le terme évoque une menace imminente, mais il s’agit plus d’une faiblesse structurelle, d’un malaise latent. Les « musculinistes », nostalgiques d’un pouvoir perdu, vivent mal l’émancipation féminine, allant parfois jusqu’à percevoir les droits des femmes comme une menace directe. Ils parlent d’une société « féminisante », regrettent la disparition des « vrais hommes », excluent ceux qui seraient trop sensibles. Cette idéologie de supériorité masculine nourrit des dérives : xénophobie, mépris de classe, racisme. Les symptômes de cette détresse sont concrets : burnout, dépression, suicide, dépendance, alcoolisme chez les jeunes, anxiété sexuelle, pression de la performance…
Comment les hommes peuvent échapper au cliché de la masculinité, des héros souvent sexistes et misogynes. Comment redéfinir la condition masculine actuelle sans ces clichés ?
La notion de crise de la masculinité, largement explorée en sociologie, traduit un ensemble de remises en question que traversent beaucoup d’hommes face à la libération des femmes et à la transformation des normes sexuelles. Il devient urgent d’apprendre à se regarder autrement. Non, une femme qui accède au pouvoir ne se « masculinise » pas, pas plus qu’un homme doux et compatissant ne perd sa virilité. Beaucoup d’hommes actuels prennent soin d’eux, s’impliquent dans la sphère domestique, et n’en demeurent pas moins profondément masculins.
La virilité, bien loin d’un modèle unique, se décline désormais au pluriel. L’idée qu’il n’existerait qu’une seule façon d’être un homme enferme et stigmatise. Ce modèle dominant discrimine les femmes, mais aussi tous les hommes qui ne répondent pas à ses critères : force physique, réussite économique, maîtrise des émotions, goût pour la compétition… Ceux qui s’en écartent sont relégués en marge, comme s’ils n’étaient pas « authentiques ».
En réalité, le féminisme a permis aux hommes de s’affranchir de bien des carcans. L’homme d’aujourd’hui qui assume sa sensibilité, ses fragilités, qui reconnaît ses faiblesses, s’enrichit, il ne se perd pas. Mais la pression sociale reste forte, tiraillée par d’autres évolutions. Les mutations du monde du travail, la précarité, la fin du modèle du « guerrier » ont également bousculé la posture traditionnelle du « pourvoyeur ». L’homme s’est retrouvé déstabilisé, cherchant de nouveaux repères.
Face à des femmes autonomes, financièrement indépendantes, les attentes ont changé : la dynamique du couple s’en trouve parfois bouleversée. Les femmes savent de mieux en mieux ce qu’elles ne veulent plus, mais il n’est pas toujours simple de formuler leurs désirs ou attentes envers leur compagnon.
Dans la réalité, beaucoup d’hommes se cherchent. Certains tentent de s’accrocher à l’ancien modèle, d’autres explorent de nouvelles voies. On observe plusieurs profils :
- Celui qui a grandi dans un environnement féministe, nourrit un profond respect envers les femmes, mais redoute d’exprimer ses propres désirs, de peur d’être jugé dominateur. Sa compagne lui semble parfois inaccessible, et il peine à trouver sa place dans le couple.
- Celui qui s’accroche aux codes traditionnels, campe sur des rôles figés, et se retrouve tout aussi perdu, incapable de s’adapter aux nouvelles attentes.
- Celui qui assume sa sensibilité, laisse parfois sa partenaire prendre le relais dans certaines sphères, y compris l’intimité, mais craint la déception et a du mal à s’affirmer pleinement.
Beaucoup d’hommes se sentent ébranlés dans leur identité masculine et leur sexualité, avec parfois l’impression de ne plus être nécessaires à leur partenaire. Certains, marqués par des expériences difficiles ou freinés par la peur de la dépendance, hésitent à demander du soutien ou de l’aide. La peur de l’attachement les freine. De leur côté, certaines femmes portent tout, laissant peu de place au partage. La crainte d’être mal positionné, de ne pas occuper le « bon rôle », mine la confiance de nombreux hommes. L’investissement dans l’univers émotionnel, autrefois réservé aux femmes, déstabilise encore plus certains couples. Comprendre ce que désire l’autre devient un casse-tête : romantisme ou virilité affichée ? Les deux ? Aucun ?
Comment réinventer la condition et la sortir de cette interdiction de la masculinité ?
Ce chantier sera long. Françoise Héritier, anthropologue, l’a bien montré : dès la naissance, tout se joue dans les petits gestes du quotidien. Dans la plupart des sociétés, un garçon qui pleure obtient satisfaction immédiatement, alors qu’on apprend à la fille la patience. On encourage le garçon à exprimer ses envies, à obtenir ce qu’il veut sans attendre ; la fille, elle, doit patienter. Très tôt, l’idée que le désir masculin doit être comblé sans délai s’installe.
Cette éducation façonne la virilité : elle prive les garçons de la culture des sentiments. Il devient alors indispensable, en tant que parents, de transmettre à nos fils que pleurer est autorisé, que montrer sa fragilité n’a rien d’une faiblesse, au contraire, cette capacité d’expression peut devenir une force précieuse.
La transformation de la condition masculine commence dans la famille, mais aussi dans la société. Bannir les clichés, sans tomber dans l’excès inverse, devient un enjeu. Un garçon passionné par une activité dite « féminine » ne perd rien de sa masculinité. Il faut aussi réinterroger les activités scolaires et extra-scolaires, car les stéréotypes ont la vie dure et enferment aussi bien les filles que les garçons. Les déconstruire, dès l’enfance, libère.
La culture et les arts peuvent contribuer à ce travail : au cinéma, les modèles masculins se sont diversifiés, allant du stéréotype du « mâle » à celui du père de famille sensible et créatif.
Le féminisme bouleverse la féminité, et donc la place de l’homme dans la société. Les frontières entre les genres se déplacent : la force, l’agressivité, le goût du risque ne suffisent plus. L’homme d’aujourd’hui est confronté à de nouveaux défis : il doit combiner force et persuasion, savoir exprimer ses émotions, demeurer protecteur sans dominer.
L’émancipation des femmes a ouvert de nouvelles perspectives aux hommes. Ces combats pour l’égalité ont permis d’exprimer les doutes, d’investir pleinement la parentalité, d’éprouver la richesse d’une vie familiale partagée. L’homme moderne s’éloigne du virilisme, s’interroge sur ce qu’il souhaite conserver ou abandonner.
Les changements déjà amorcés, expression des émotions, implication dans la sphère privée, redéfinition de la paternité, ouvrent la voie à un meilleur équilibre dans les relations entre hommes et femmes. Un vrai débat s’esquisse, celui de la complémentarité. Et c’est peut-être là, dans cette zone mouvante, qu’une nouvelle manière d’être homme pourra s’inventer, loin des dogmes, au plus près de la réalité de chacun.

